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Spiritualité

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Eucharistie et Incarnation
DANS LA TRADITION FRANCISCAINE

C’est l’année de l’Eucharistie. Selon notre héritage franciscain, pas de meilleure façon de nous en approcher que de contempler l’Incarnation. Dieu entre dans notre histoire non plus par la Loi, les Prophètes et les Psaumes, ni même par le désir de le rencontrer qu’il allume en nous, mais à travers la personne de son Fils. Le miracle est que Dieu nous arrive par un enfant.

Les paroles de l’Ange à Marie montrent jusqu’où veut s’exprimer la faveur de Dieu : « Il sera grand et sera appelé fils du Très Haut » (Luc 1,32). Ainsi il va se donner en partage. Pourtant François d’Assise répète la conviction de l’apôtre Jean : « Dieu est esprit et personne n’a jamais vu Dieu » (Jean 4,24 et 1,18). La première admonition de François porte sur le « corps du Seigneur ». Il commence par évoquer le lien intime entre le Père et la personne de Jésus. Il fonde l’Eucharistie sur ce lien privilégié entre les deux. Mais sa vision contemplée est trinitaire.

Contexte trouble à l’époque de François

Les gens du XIIIe siècle entretiennent des contradictions et de la confusion en matière d’Eucharistie. Le peuple prend l’habitude d’aller à la messe sans communier. La communion oculaire, c’est-à-dire la communion par l’adoration au moment de l’élévation, supplante la première et instaure un nouveau genre de dévotion. Des mouvements hérétiques remettent en question la validité de la consécration faite par des prêtres qui vendent des indulgences ou vivent en situation de concubinage. Des lieux et des objets sacrés sont laissés à l’abandon. La messe est devenue un grand sacrifice expiatoire pour des gens parfaits. Il n’y a pratiquement rien qui mette en relief le mémorial pascal du Christ. On verse dans le rituel coupé de la vie.

C’est dans ce contexte trouble que François et les frères établissent leur pratique simple de l’Eucharistie, loin des débats pour érudits sur la consécration et la transsubstantiation. François fait peu de différence entre les disciples de Jésus et les gens du Moyen Âge. Il se réfère d’abord à ceux qui ont eu la chance de voir Jésus homme pour croire qu’il était Dieu. Puis il fait un saut dans le temps pour évoquer ceux qui se tiennent devant l’autel. Mais la conviction centrale de son propos, inspiré d’un petit sermon de la tradition des Pères de l’Église, est que ce qui se passe à l’Eucharistie, sous les yeux des fidèles, devient une véritable rencontre de Jésus. Pain et vin sur l’autel, « sanctifiés par les paroles du Seigneur », donnent accès à sa présence exactement comme au temps des disciples. Sa croyance est unifiée.

Rencontrer le Christ Seigneur

L’Eucharistie prolonge l’Incarnation du Fils de Dieu; elle propose de croire que Jésus est pleinement Dieu. Cette expérience est réelle, parce que profondément spirituelle. « Des lors, l’Esprit du Seigneur qui habite dans ses fidèles, c’est lui qui reçoit les très saints corps et sang du Seigneur » (Admonition 1,12). En d’autres mots, l’Esprit qui nous invite à rencontrer le Seigneur est ce même Esprit qui le rend présent sur l’autel et nous permet de partager l’expérience intime des disciples avec lui.

Il faut bien peser les mots de François qui trahissent son côté sensible. Homme concret, il aime les verbes voir, manger, boire, toucher, recevoir pour évoquer l’Eucharistie. Il comprend que chaque messe actualise de nouveau ce qui se joue à l’Incarnation. Chaque messe redonne à Noël sa grandeur. Nous sommes appelés à entrer dans un espace sacré qui dépasse le temps de notre courte existence. La spiritualité franciscaine prolonge la vision de saint Bernard qui aimait s’émerveiller devant l’Incarnation du Fils. Au Moyen Âge, on comprenait l’Esprit à l’œuvre au fond des cœurs autant que dans l’histoire. Cisterciens et franciscains descendaient Dieu de son piédestal inaccessible pour le rapprocher de l’humanité à travers le Christ incarné.

Noël pour chaque jour

François emprunte des images de descente pour parler de ce qui se joue à Eucharistie. Ce sont les mêmes images qu’il choisit pour évoquer la fête de Noël. Noël se célèbre chaque jour à travers un peu de pain et de vin et les paroles du Seigneur. Avec ses verbes préférés, François ajoute un adjectif précis pour qualifier le Christ, son humilité. Dans son esprit, le dépouillement de la Crèche annonce un autre dépouillement, celui de la Croix. Sa vision est large et unifiée : Création, Incarnation et Rédemption s’entrecroisent. Crèche, Croix et matin de Pâques se déroulent sur l’autel.

Le Christ vivant et vrai

« Chaque jour il vient lui-même à nous sous une humble apparence. » (Admonition 1,17). La portée de notre spiritualité franciscaine est immense : recevoir le corps du Christ est un fait vivant et vrai. Il ne s’agit pas d’une idée ni d’une dévotion simpliste mais d’un chemin incontournable pour saisir la « divinité » du Fils de Dieu. Notre humilité repose sur celle du Seigneur : « Ne retenez pour vous rien de vous, afin que vous reçoive tout entiers celui qui se donne à vous tout entier. » (Lettre à l’Ordre 29).

Nous ne célébrons pas tous l’Eucharistie également, le plus souvent par habitude ou sans ravissement. Pour certains, l’abandon de la pratique religieuse a créé un éloignement plus grand face à ce mystère, face à l’intériorité, au vocabulaire et aux gestes liturgiques. Comment redécouvrir l’Incarnation dans l’Eucharistie? Sans doute en nous ré-appropriant la profondeur et la vérité de ce qui se joue au sein de la communauté célébrante. Après avoir reçu les saintes paroles du Christ, le pain et le vin consacrés, il nous est donné de mettre Dieu au monde, dans son Fils, par l’exemple et la parole. François dit « comme une lumière qui brille pour le monde ». La conviction finale de l’admonition de François suggère la permanence du Seigneur parmi nous tel qu’il l’a promis. Cette permanence tient à la communion des cœurs. Eucharistie et Incarnation nous lèguent donc les traits vivants de la Trinité de Dieu parmi nous pour toujours.

Pierre Brunette, auteur de cet article, est actuellement le Provincial des Franciscains. Il a beaucoup étudié les écrits de François d’Assise (entre autres les admonitions).

 
 

 

Dernière modification : 23 mai 2006

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